Elle est assise en face de moi. Une femme magnifique, tout chez elle respire la réussite. Sa vie est réglée comme une horloge suisse : une carrière brillante, un programme de sport intense et une alimentation saine. « Je maîtrise tout », dit-elle, mais sa posture est tendue.
« Je… je n’ai plus vraiment envie de faire l’amour », lâche-t-elle. Les mots sortent avec hésitation, comme si elle parlait une langue qu’elle ne maîtrise pas. Elle détourne le regard, s’agite sur sa chaise et ajoute aussitôt qu’elle a une peur bleue de perdre son partenaire. « Je ne comprends pas. Je suis une maniaque du contrôle, je l’admets, mais ça m’a toujours réussi. Alors, qu’est-ce qui cloche ? » Elle n’arrête pas de parler. À l’écouter, je me sens moi-même oppressée. Ses paroles forment un mur impénétrable, sans la moindre fissure.
Elle me demande direct de combien de séances elle aura besoin. Elle veut un plan, une date limite, une solution. Quand je lui dis qu’il n’y a pas de remède miracle et que le corps a besoin de temps, elle se braque. « Je ne pense pas que ce soit lié à mon corps. Mon corps fait ce que je lui dis. »
« Peut-être », dis-je doucement, « qu’on devrait écouter ce corps, au lieu de lui donner uniquement des ordres. » Son sourcil droit se lève. Le réflexe de quelqu’un qui n’a pas l’habitude de lâcher les rênes et qui n’a aucune idée de ce dont je parle.
On essaie de descendre, de sortir de la tête. Elle déteste ça. « Descendre dans mon corps ? Je dois ressentir quoi ? On fait comment, d’abord, pour « ressentir » son corps ? »
Je change d’approche. « Imagine que ton contrôle soit une armure qui te protège du monde extérieur », dis-je calmement. « Où est-ce que ça serre le plus, en ce moment ? »
Elle me regarde d’un air un peu perdu, puis referme les yeux. Et là, de façon presque invisible, sa mâchoire se relâche. Ses épaules descendent de quelques millimètres et elle pousse un soupir qui ressemble à un pneu qui se dégonfle tout doucement.
« C’est ici », murmure-t-elle. Sa main posée sur le bas-ventre. « C’est… lourd. Vraiment très lourd. »
Il n’y a pas encore de réponse, et elle n’a pas encore besoin de comprendre. Mais elle a trouvé l’endroit. Pour la première fois depuis longtemps, ce n’est plus son agenda qui donne le ton, mais la sincérité de son propre corps. Il y a une brèche dans son armure, et enfin un peu d’oxygène qui passe.
Je la regarde. Le contrôle est un mécanisme de survie génial, mais c’est l’ennemi du lâcher-prise. Le désir est joueur, fluide et intuitif ; il ne se laisse pas enfermer dans un emploi du temps. Elle tient les rênes si fort qu’il n’y a plus de place pour le « flow » du moment, et l’étincelle qu’elle désire tant n’a tout simplement plus assez d’oxygène pour s’enflammer.
Après la séance, je descends et je demande à Gust ce qu’il veut du magasin. « Une Latina avec un gros boule », sourit-il en faisant un petit pas de twerk.
Juste à temps, j’évite de lever mon index et je ravale mon sermon sur l’objectivation. Parce qu’il faut être honnête : les garçons de 15 ans débordent de désir, et ils n’y peuvent rien. En roulant vers le magasin, je balance les hanches sur « Hips Don’t Lie » de Shakira. Et franchement, est-ce qu’on ne devrait pas tous laisser s’exprimer un peu plus souvent la Latina au « big bootie » qui sommeille en nous ?

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