« J’en peux plus, je n’y arrive plus, » sanglote-t-elle à travers l’écran, « tout ce qui se passe dans le monde en ce moment, et ce corps en miettes… J’en ai marre. » Je l’écoute tout en cherchant une porte d’entrée, car je sais par expérience qu’il va me falloir trouver ma place quelque part entre ses larmes et son flot de paroles ininterrompu.
« Ton corps n’est pas en miettes, » je commence, « il est comme un enfant qui a faim et qu’on ignore. L’enfant ne va pas s’arrêter de pleurer d’un coup ; il va faire de plus en plus de bruit pour essayer de se faire entendre. » Anouck m’a été envoyée par son psychologue. Ils travaillent toujours ensemble et ont déjà réussi à démêler pas mal de fils de son enfance traumatique, mais comme le dit si bien Bessel van der Kolk : « Le corps n’oublie rien ». La tête d’Anouck a déjà fait une bonne partie du chemin, mais descendre dans son corps pour l’écouter, c’est encore bien trop angoissant.
En attendant, le corps d’Anouck — qui a pourtant passé tous les examens médicaux possibles — a déclenché tellement de signaux d’alarme qu’elle a parfois l’impression qu’il n’y a plus rien à sauver. Les symptômes se relayent et partent dans tous les sens : crises de migraine, tendinite à l’épaule droite avec des douleurs qui irradient jusque dans l’omoplate et la nuque, nausées et crampes après les repas, insomnies et une peur panique de mettre un pied dehors.
La lumière de sa vie ? Son petit chien, « Beatle ». Beatle est là à chaque séance. Il est aussi vif que sa maîtresse est expressive, sautant sur ses genoux et en descendant sans cesse. Souvent, il lèche l’écran de l’ordinateur ou colle son museau contre la caméra. C’est presque toujours au moment où Anouck ferme les yeux pour se tourner vers l’intérieur. Toujours ensemble, en sécurité à la maison. Parce que Beatle, lui aussi, n’ose pas sortir. En chien fidèle, il n’est pas seulement le gardien à la porte de son corps, il est aussi le miroir de sa vie. Soudain, je réalise que je ne l’ai pas encore vu aujourd’hui.
Avec douceur mais fermeté, je guide Anouck vers l’intérieur. Ne pas fuir sa tristesse et son désarroi, mais essayer de rester là, présente, et d’écouter. Car un corps ne parle pas avec des mots, mais avec des sensations et des images. Et pour Anouck, tout cela est si nouveau et si intense que nous avançons à petits pas. « Des petits pas comme les empreintes de pattes de Beatle, » je lui dis. Je lui demande si elle se sent assez en sécurité, cette fois, pour laisser son corps bouger. Entre deux sanglots, elle me fait signe que oui. Et ce qui commence par un mouvement de tête presque invisible se transforme peu à peu en petits cercles avec les épaules. Les sanglots s’arrêtent, suivis d’un long bâillement. Depuis ses hanches, elle balance maintenant tout son corps d’avant en arrière. Sa respiration devient plus profonde. Elle redresse le dos et le pli entre ses sourcils disparaît.
Elle se console elle-même. Mon corps ondule doucement avec elle, car il le sait : on tient enfin une clé. Quand je ramène doucement Anouck à l’ici et maintenant, elle me regarde, toute surprise. « C’était quoi, ça ? » dit-elle avec un grand sourire, tout en étirant ses deux bras au-dessus de sa tête. Elle ne s’est même pas rendu compte qu’il y a quelques minutes à peine, elle était incapable de faire ce geste. Je lui explique qu’elle a trouvé un moyen de créer de la sécurité dans son propre corps, et qu’elle pourra toujours revenir vers ce havre de paix si notre dialogue avec son corps devient trop tendu. « Je ne comprends pas trop, » dit Anouck. Je lui réponds qu’elle n’a pas besoin de comprendre, mais qu’on va surtout apprendre à le ressentir lors des prochaines séances. Elle rigole, car elle sait très bien que sa tête lui barre parfois la route.
Au moment de fixer le rendez-vous pour la semaine suivante, je lui demande si tout va bien pour Beatle. « Oh, » dit Anouck, « j’ai oublié de vous dire. Ce matin, Beatle a soudainement voulu sortir, et il a passé toute la matinée au soleil sur la terrasse. Incroyable mais vrai.»

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